La vérité sur les cerfs de Nara

« Tu crois que la terre t’appartient toute entière » (Pocahontas)

 

C’est par là que commence l’aventure. Une immersion dans le monde sauvage des cerfs, fait d’attaques dans le dos et d’odeurs de crotte. La vie, c’est de la lutte !

Une belle jeune femme en micro-short se fait agresser par une horde de cerfs ; voilà, la sauvagerie, vous la voulez, voilà ! La pauvre demoiselle lève les bras, ses bras pleins de galettes, court à gauche, à droite, fait des cercles, on dirait une danse. Las, les cerfs ne sont pas dupes. Leurs yeux sauvages ne voient que la bouffe. Ils l’acculent, la poussent à reculer. Ils vont la coincer quelque part, contre un arbre, j’en sais rien, elle parvient à s’enfuir, et je n’ai rien fait !

 

J’ai posé ma cape de Super Mikki à la maison. Il y aurait bien trop de gens à sauver.

 

 

L’attaque des cerfs

Un touriste. Cheveu noir bien peigné-méché. Short de dandy. Chemise légère à l’élégante, lunettes de soleil fashion mais pas trop.

Celui-là est bon pour la crotte.

Il rit avec toutes ses dents blanches. Dans ses mains propres, les galettes des cerfs. La bouffe. Le carnage. Un, deux, trois, oh, il n’en faut guère plus. Ils impressionnent, avec leurs muscles saillants sous le pelage, et leurs cornes qui transpercent l’estomac. Ils tamponnent le dandy. Un coup. Deux. L’élégant tombe dans la crotte et la boue. Vite, un salarié du parc vient à son secours. Otez-lui les galettes !

Sortez-le malheureux de la fosse !

La fosse aux cerfs !

Ah, ces sauvages !

Dandy garde sa ribambelle de dents qui sourient. Que peut-il faire d’autre ? Voilà un souvenir très personnel qui s’imprimera sur son derrière très crotté.

 

 

Le cerf, l’humain et la galette

Ils me font de la peine.

C’est la honte, quand même !

D’où qu’ils sont sauvages ? D’où !? J’imagine les cerfs, les vrais, avec de la liberté et sans galettes à croquer. Ils se fouteraient bien de leur gueule : bande de vendus ! Ooouh ! Comme les animaux du zoo. Sauvages vite fait. Ils inclinent la tête et donnent la patte. Les cerfs de Nara baissent la tête aussi. En attendant la bouffe.

 

 

Apathiques, ils errent sans se soucier des humains. J’en trouve, endormis sous un arbre, planqués derrière une pancarte, à la recherche d’un coin d’ombre. Les autres hument les fesses et les sacs. Ils ont développé des glyphes, les intellos ! Ils savent maintenant : cette chose qui se transporte sur deux pattes, elle fourre la main dans son sac, la ressort, pleine de galettes. Les mains, les galettes. Ils n’inspectent que ça. L’humain est une main remplie de galettes.

 

 

Rencontre avec le Cerf d’Hekkedou

Je m’arrête en bordure de route, devant une grand panneau. Dessus, une carte. Je suis à  法華堂 (Hakkedou), et cherche à rejoindre 高畑町 (Takabatakechou), pour aller vers le 春日大社表参道 (Kasuga Taisho, le grand temple d’Omotesando). Trois cerfs sont allongés derrière le panneau. L’un d’entre eux, me voyant plonger la main dans mon sac, avance, avide, les yeux comme des fusils chargés.

Je lui montre mes mains.

– Mon pauvre pitchounou. Je n’ai rien d’autre que ma compagnie sordide à t’offrir.

Il insiste pourtant. Nous parlementons de longues minutes.

– Non, non, je n’ai rien. Vois-tu, je refuse de participer à ce commerce de galettes.

Il réfute ma thèse.

– On est là avec mes frères, on fait le job, on se laisse tripoter et photographier n’importe comment, toute la journée, sœur, TOUTE LA PUTAIN DE JOURNEE ! Pas de syndicat, rien. Tes potos humains nous ont dit : toi le cerf, tu fous rien et tu manges. Tu veux que je fasse quoi maintenant, hein, hein ?

 

Je compatis.

– C’est vrai que si tu retournes dans ton milieu naturel…

– Les autres vont me démolir !

– Y’a même pas de galettes !

– Y’a pas de galettes sœur !

 

Mais je n’ai vraiment rien, et l’ennuie avec mes bavardages. Il repart se coucher derrière le panneau.

Je suis sûre qu’il est malheureux.

 

La maladie du cerf

Il est gros, aussi.

Oh, j’en ai vu un ! Je lui ai dit : toi, coco, il faut te soigner. Ce n’est pas tant ton poids, qui m’inquiète. Ta santé, frère ! Tu traînes la patte, ne marche plus droit. Tes articulations font mal.

– Toi, ta gueule ! T’es médecin ?

– Je m’inquiète, frère.

– D’où qu’on est frères ? Je vois bien que je pèse, tu ne m’apprends rien. Ces quoi ces gens qui se permettent tout ? Tu discrimines les gros ! Je vais te démolir le derche.

 

 

Le cerf avance les cornes. Je m’excuse avec beaucoup de sincérité – au diable ces gens qui jugent ! – je recule, cherche un employé, un soigneur, quelqu’un. Pas pour le gros, mais pour les autres, les malades ! J’en vois un qui clopine misérablement. D’autres boitent, ils sont enflés, ils sont bossus, ils ont l’œil triste et la larme facile. Je les écouterais bien toute la journée… Où sont donc les soigneurs !

 

Les cerfs de l’élégance

J’aperçois, au loin, un touriste en chemise bleu électrique. Son camarade, un lunetteux aux cheveux bouclés, semble assailli. Oh, l’autre ! Balance tes galettes au lieu de les narguer ! Electrique se tourne subitement. Un cerf vient dans sa direction. C’est un mignonnet à la démarche hésitante. Il n’est pas encore rodé au métier, a la pureté et la grâce des jeunes premiers. Electrique n’est pas charmé par le joli cerf. Je le vois – mon sang bouillonne encore – il abat une main cruelle sur lui. Il va le frapper ! Non, il donne de grands coups dans l’air pour chasser le jeune cerf. Le monstre d’homme ! Je suis trop loin pour intervenir !

Encore là-bas, un jeune garçon en uniforme essaye de monter sur un cerf. L’animal accélère au bon moment pour échapper à la brute.

 

La prochaine fois, mes frères, je sors capée.

Quant à toi, fuis, mon brave !

 

 

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