Ijime, la loi du plus fort

Il pleut. Tant pis. C’est fatiguant de vivre.

 

En empruntant ce livre, je m’attendais à une étude sociologique sur le harcèlement scolaire. Ce fut tout autre chose. J’ai encore la tête pleine de Youkio et de Takeo, de mère soumise et de père autoritaire, avec quelques coups, dans l’obscurité d’une ruelle.

 

Moi, l’ijime

C’est le nouveau quotidien de Youkio. L’élève brillant, un peu fier, est devenu souffre douleur. Il parvient, malgré le calvaire quotidien, à conserver sa première place. Pour l’honneur familial. La fierté paternelle. Ce sont tous les ancêtres samouraï, tous les hommes forts, tous les pères du Japon qui se réjouissent devant ce petit ijime aux traits fins, ce brave garçon qui ne crie pas et endure. C’est être un homme que de se comporter ainsi. C’est avoir de l’orgueil. De la bravoure.

Les jeunes d’aujourd’hui sont trop indolents. Ils se lamentent et versent même quelques larmes. Les insensés ! Ils n’ont pas connu la guerre et se permettent de pleurer. Il n’est pas mauvais de les rudoyer un peu. La justice vit dans les mains du plus fort. Il faut taper sur le clou qui dépasse.

 

Huguette PEROL © 2003 ed. Rageot

 

Le fabuleux diktat du On

Mai 2017. Depuis le début de la semaine, je prends un autre itinéraire pour me rendre au travail. Je vois la tour de Tokyo. La dame se détache du paysage, robe rouge et blanche dans un monde gris.

Je descends à Shinagawa.

Les costumes sont noirs ou gris.

Les températures commencent à monter. Certains jours sont particulièrement chauds.

Et les costumes sont noirs ou gris.

Les hommes et les femmes, dans leur uniforme de travail, chemise blanche pantalon-jupe noir-e-gris-e, aspirés dans les allées de la grande gare. On dirait une procession. On avance comme si on partait crever.

Est-ce ainsi qu’avance le père de Youkio ?

Je tourne les pages et il me prend des envies de crier. Ils disent que c’est un jeu. Ferment les yeux. Participent. Ah ! Ils expliqueront, après, qu’ils n’étaient pas d’accord, que c’est l’autre, enfin, avec sa tête de victime. Certain-e-s pensent ainsi. Eduqué-e-s avec la loi du plus fort. Convaincu-e-s que la vie est là-dedans. Surtout, brûler l’empathie. La sensibilité. Ces inclinations du faible et de l’indigent. Ils ont un cœur, et ça gâche tout.

 

Le faute de la société

Un regard, un geste, rien, et on devient ijime. Le meneur impose sa loi. La masse silencieuse suit. La victime pourrit dans l’exclusion.

Huguette Pérol nous montre ce qu’il y a dans la tête des gens. Dans la tête et ailleurs. Les sentiments s’embrouillent dans les contradictions. C’est terrible, quand le monde refuse de voir.

Va-t-on faire le procès de la société, qui engendre harceleurs et harcelés ? D’un monde où la cohésion du groupe prévaut sur tout, et tant pis si les gens dans le groupe ne sont pas heureux ? Pour les jolis yeux de l’honneur. Ah, le bel honneur ! Il s’en va régner sur un groupe de squelettes, une armée d’osselets.

 

Le bonheur ailleurs

C’est le pire. Lorsque la norme devient une caricature d’elle-même. Tu le fais parce que. Si tu ne le fais pas, voilà. Le groupe, quel bordel ! Ta vie importe moins la sienne. Et si on s’en allait ?

Ijime, la loi du plus fort, est un livre qui secoue, qui interpelle, qui interroge. Chacun de nous peut se poser la question de son rapport à soi et aux autres, de ce qu’il/elle voit et ne voit pas, ne veut pas voir. Vive les clous qui dépassent ! Je vais vivre avec moi-même et ce sera bien.

 

     Ijime, la loi du plus fort | Huguette PEROL

2003 ; éd. Rageot

A toi d'jouer !