Ashita no Joe

« Pour demain » (Joe/Ashita no Joe)

C’est un gamin jeté dans le chaos d’aujourd’hui. Un gamin qui refuse la norme, l’habitude. Un gamin qui ne connaît que la règle de ses poings. Ses poings qu’il brandit et élève. Pour demain.

 

Le miracle après l’agonie

1955-1973. Le Japon sort de son agonie, se transforme, se rénove. Bouleversement politique, avec une restructuration des forces de droite et de gauche en présence. Chaque clan fusionne – se sera le PSJ (Parti Socialiste Japonais) pour la gauche, et le PLD (Parti Libéral Démocrate) pour la droite. Révolution économique, avec le recours à l’innovation, qui transforme le quotidien des Japonais. L’on doit travailler pour demain, construire plus vite et mieux, exporter, enfin, révolutionner le Japon. Pour demain.

L’horreur de la guerre de Corée (1950-1953) est – paradoxe terrible – un véritable propulseur pour le Japon convalescent. Et les changements sont aussi rapides qu’inouïs. En 20 ans, le pays devient la deuxième puissance mondiale, avec une croissance insolente à 10% par an. Il se tourne vers l’avenir, il investit dans l’industrie lourde, il construit.

Son économie rayonnante lui ouvre des portes nouvelles : le voici de nouveau fréquentable. En 1956, il intègre l’Organisation des Nations Unies (ONU). En 1964, c’est l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) qui lui offre un siège.

Les Japonais peuvent être fiers. Ils travaillent plus que de raison. Vite, sortir de l’horreur des temps de guerre, adieu la famine, les souillures, la honte ! Ils courent tous, portés par l’ivresse de la croissance. Ils sautent avec leur honneur retrouvé dans leur Subaru 360. C’est la voiture qu’il faut acquérir, c’est celle que l’on surnomme affectueusement « my car », c’est le signe de richesse extérieure, c’est la matérialisation du travail acharné, de la sueur, de la persévérance des travailleurs.

Mais tous ne profitent pas de cet essor. Comme toujours, il y a ces gens qui ne courent pas, qui courent mal, qui clopinent, qui zigzaguent, qui stagnent, qui chutent. Ils ne suivent pas la vague de la croissance. La voici qui les crache, les rejette loin.

Derrière.

 

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Les gens de derrière

Doya. Le mot argotique est une inversion de « yado » (宿), hébergement, en japonais. Les Doya sont les déjections des grandes villes. A Tôkyô, s’y croisent travailleurs pauvres et pauvres tout court, malades et estropiés, orphelins et mendiants, saisonniers, alcooliques, sans-abris, miséreux de père en fils. Les Doya, c’est l’exclu de la croissance, le bidonville honteux. On y vient comme dans un cauchemar, on s’y perd, on y survit, on apprend à s’amuser quand même, rire un peu.

C’est sur cette croute dépourvue de Subaru 360 que débarque Joe Yabuki. L’adolescent arrive avec toute la rage de son époque. On ne lui connaît ni mère ni père. Pas même un reste de famille. Surtout, pas d’attaches. Joe est seul. Est-il triste ? Malheureux ? On ne sait pas. Seule sa colère s’exprime. On imagine, cependant. Des choses comme du cynisme. Du dégoût. Il n’est pas fait pour la Subaru 360, Joe. Il n’est pas fait pour être un salarié. Il erre dans les Doya et butte sur des gens comme lui, des enfants, un vieux boxeur. Il l’ignore encore. Son errance s’arrête ici.

 

Les gens avec soi

Ashita no Joe est de ces œuvres inclassables. Ça vous saisit brusquement, ça vous enflamme, ça vous tourmente. Ashita no Joe, c’est une vie brûlante qui en emporte d’autres, ce sont des passions qui jaillissent, des gens qui surgissent, et flambent. On ne les comprend pas toujours. On les voudrait plus rationnels, à commencer par le héros, Joe.

Il n’a de héros que le nom. Joe Yabuki ne fait rien d’héroïque. Agressif, cynique, têtu, égoïste, vulgaire, il se moque de tout. Il n’a que faire des titres et des honneurs. Il veut juste brûler. Se consumer entièrement. Et, grâce au vieux boxeur, il trouvera un excellent combustible.

 

ASHITA NO JOE © Asao Takamori et Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

 

Cette archive de sportif survit dans les Doya avec son alcool et son reste d’œil. Danpei Tange n’a jamais été un grand boxeur. Il garde les stigmates de son ancienne vie en ruminant son passé. L’ivrogne asocial a bien tenté de se reconvertir en ouvrant son club, mais son horrible caractère et son amour de la bouteille ont condamné sa carrière d’entraîneur. Elèves, professionnels du milieu, personne ne veut collaborer avec lui.

Mais Danpei rêve et espère. Rencontrer un génie, un prodige, quelqu’un qui ne vivra que pour la boxe, comme lui. Et il passe son temps à persécuter tous les passants qu’il croise, certain de tomber, un jour, sur celui qui lui permettra de revivre sa passion. Lorsqu’il voit Joe, son esprit fou s’enflamme. Il l’a trouvé, son successeur. Son sauveur. Sa tombe.

 

Joe

Joe n’est pas un gamin docile. Ce n’est pas quelqu’un à qui l’on enseigne scolairement, avec des théories et des manuels. Joe apprend en expérimentant, dans la douleur. Partout, il se trouve des partenaires d’entraînement. Ça commence dans un prétendu centre d’éducation – véritable prison – avec le colosse Nishi, et, surtout, le terrible Rikiishi. Ça continue hors du centre, mais toujours enchaîné quelque part, pris dans les cordes du ring, avec des gants de boxe en guise de boulet. Joe frappe pour mourir. C’est dans cette déchirure qu’il vit.

Personne ne le comprend. Pas même Danpei, qui, voyant sa personnalité publique restaurée grâce aux victoires de son protégé, goûte aux joies du luxe tranquille. Surtout pas Nishi, qui n’a de colosse que l’apparence. C’est un garçon honnête, un bon gars, un brave type. Il ne veut pas souffrir, lui. Voir le visage massacré de Joe après chaque combat ne l’enchante pas. Ça fait mal, tous ces coups. Et cette vie d’ascète pour de longues minutes de souffrance, pour quelques secondes de gloire, et après ! Après, il faudra encore courir et sauter à la corde, frapper dans les sacs, courir encore, faire des pompes et des assouplissements, et tout ça, sans manger, surtout ! Sans même boire, parfois !

 

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Nishi a faim. Il assaisonne l’entraînement à son goût, avec un peu de nourriture cachée dans ses affaires, avec quelques virées nocturnes au restau du coin. Il n’est pas comme Joe. Il n’a pas envie de se sacrifier sur l’autel de la boxe. Il espère des lendemains moins douloureux, plus ordinaires. Des lendemains de salarié, avec une femme, des enfants, sûrement. Une voiture encore mieux que la Subaru 360. Des voyages en avion. Un costume. Des chaussures de ville. Le bonheur tranquille.

Yoko Shirashi entendra t-elle les arguments du brave Nishi ? Cette jeune femme élevée dans le luxe doit son confort à la boxe. Son père, président d’un grand club, finance et soutient des prodiges comme Rikiishi. On aurait pu imaginer une petite précieuse horrifiée par la violence de ce sport. Mais Yoko monte sur le ring, à sa manière. Elle et ses sentiments ambigus semblent comprendre la passion étrange qui jette les hommes dans le sang.

Et même si l’on comprend, que faire devant cette passion violente, devant cette folie ? Rikiishi et Joe vivent en miroir. Mais le premier cache habilement sa flamme sous un voile de bienséance. C’est un jeune homme poli et bien élevé. Il ne frappe pas les filles, lui. Il ne fracasse pas les portes. Il n’injurie pas. Ne crache pas. Dit bonjour et au revoir. C’est son costume d’honnête homme. Il l’enlève sur le ring et se transforme. Se consume.

On ne sait rien de Rikiishi. Comme pour Joe, on peine à le rattacher à une famille. On lui imagine des sentiments, peut-être – divaguons vraiment – des amourettes ? Mais tout ça ne dure pas. Tout ça part brûler sur l’autel de la boxe. Pour demain.

 

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Pour demain

Le scénariste Asao Takamori et le dessinateur Tetsuya Chiba signent une œuvre profondément encrée dans son époque, et, en même temps, intemporelle. Est-ce l’emprunte de leur propre passé ? De l’époque terrible dans laquelle ils ont grandi ? Takamori (né 1936, l’artiste nous quitte en 1997) signe des œuvres où la lutte est un personnage à part entière. Chiba, lui (le mangaka est né en 1939) craint ces histoires rudes, faites de combat et de sang. Il se livre dans Ashita no Joe – véritable épreuve pour lui. Epreuve salutaire, qui lui permettra de briller bien au-delà du Japon.

L’alchimie est parfaite : dessin et scénario nous font ressentir cette vie brûlante, ce feu, la vie encore, la lutte avec la mort, toutes ces choses qu’on a du mal à exprimer clairement. Pas de grandes explications, pas de théories. Juste des gens qui errent ici, quelque part. Pour boxer.

Le trait puissant et nerveux de Chiba sert parfaitement l’histoire. Et l’on sent comme une complainte, une mélancolie, quelque chose de désespéré dans les yeux de ces boxeurs, dans les yeux de ceux qui les regardent se consumer. Et même le sang, il est subitement partout, il nous tourmente et nous imprègne pour la vie. Cette vie lâchée sur le ring. Tout vibre, dans Ashita no Joe. Tout est à vif. Tout saigne et convulse. Tout meurt, pour vivre mieux.

Car Ashita no Joe, ce n’est pas une violence stupide, une succession de combats stériles. C’est une lutte pour chaque seconde respirée, une lutte pour donner du sens à l’existence, l’enfer de l’exclusion, les gens vomis par la croissance, et les autres, à l’abri dans leur bonheur tranquille. C’est la lutte.

Pour demain.

 


Titre japonais : あしたのジョー (Ashita no Joe) | Titre français : Ashita no Joe

 TAKAMORI  Asao (scénariste) / CHIBA Tetsuya (dessinateur)

Série finie : 13 tomes parus en France et au Japon

Genre : critique sociale, drame, sport

Edition japonaise : Kôdansha, 1968 | Edition française : Glénat, 2010

A lire à partir de 12 ans

Un anime sorti en 1980 sous le titre « Ashita no Joe 2 »

Réalisateur : Osamu Dezaki | Character designer : Akio Sugino

Sortie française : IDP, 2005

 

Toutes les images sont  © ASHITA NO JOE Asao Takamori et Tetsuya Chiba / Kodansha Ltd.

A toi d'jouer !

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