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OTOMEN – le manga qui lutte contre les préjugés

Etre soi-même, c’est quand même plus simple.

Retour sur le phénomène Otomen. Derrière les clichés, le manga présente un vrai questionnement sur ce moi privé et ce moi public, sur le regard, parfois cruel, de la société.

« On assiste […] à la formation progressive de deux sphères différentes de la vie humaine, dont l’une est intime et secrète, l’autre ouverte, d’un comportement clandestin et d’un comportement public. La dissociation de ces deux sphères prend pour l’homme le caractère d’une habitude si évidente […] qu’il n’en a presque plus conscience. Par suite de ce clivage de comportement – certaines actions étant permises en public, d’autres prohibées – la structure psychique de l’homme se modifie également. Les interdictions renforcées par des sanctions sociales sont imposées à l’individu sous forme d’autocontraintes. »

N. Elias, La civilisation des mœurs, p 417 1e éd 1939 ; 2e éd 1969, Pocket.

Le sociologue Norbert Elias a écrit ces lignes dans les années 30. Cette définition de l’autocontrainte, de l’acceptation tacite – parce qu’en partie nécessaire – de la séparation entre un comportement privé et un comportement public, c’est la vie d’Asuka. Et c’est aussi la nôtre.

Lutter contre ennemi invisible

« Une lutte se déroule dans son moi entre les manifestions pulsionnelles prometteuses de plaisir et les interdictions et restrictions lourdes de menaces […]. »

N. Elias, p 417, La civilisation des mœurs.

Incompris par sa mère, Asuka lutte pour survivre. Il s’est construit sa personnalité publique : virilité max, café noir sans sucre, no friandises. C’est dans sa chambre qu’il retrouve son « vrai moi » : peluches et fanfreluches, shôjo manga , sucreries et autres douceurs sympathiques.

Son rival-ami Tônomine affronte le même ennemi invisible. Il sait que la société  n’acceptera pas sa passion. Sa frustration le pousse à l’orgeuil démesuré.

Le meilleur ami d’Asuka, Tachibana, semble lutter un peu mieux que les autres. Cynique, il joue rebelle pour mieux cacher sa vraie nature. Lui aussi n’ose pas se confronter à cette société qui juge sans comprendre.

Le père d’Asuka, lui, a abandonné la lutte. On devine sa souffrance, son sentiment de culpabilité et d’échec. Il n’a pas été au bout de ses rêves. Le regard du monde social était un poids trop lourd à porter.

© Aya Kanno / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

Lutter pour sa survie

Ils sont un peu comme nous, qui avons parfois du mal à être naturels. Nous prenons des postures, parfois nécessaires – inutile d’afficher toutes nos passions sur la place publique. Mais bien souvent, par crainte de ce que pensera l’autre, on préfère taire son opinion. Comme Asuka, on s’enferme dans un rôle pour faire plaisir, à sa famille, aux amis, aux inconnus.

Et cette autocontrainte s’applique dans toutes les sphères de notre vie. On cède, on ne fait pas ce qu’on veut. La différence est toujours plus difficile à vivre et à faire accepter. On se demande même pourquoi l’on devrait « faire accepter » ou « assumer » qui nous sommes. C’est aussi l’interrogation d’Asuka : avec lui-même, il n’a aucun problème. Il n’a pas honte de ce qu’il est, bien au contraire. Le problème, c’est les autres.

Ryô et Kurokawa sont peut-être les seuls à ne pas lutter. Indépendants, ils vivent sans se soucier du regard des autres. Ils représentent un monde plus ouvert, plus tolérant (oui, même Kurokawa et sa dictature florale).

Ryô affiche sa virilité, indifférente aux  regards outrés ou moqueurs. Sa relation avec Asuka témoigne de sa nonchalance : Entre elle et lui, aucun préjugé.  Ils représentent un monde en paix avec lui-même.

Pourront-ils cependant s’affranchir des constructions sociales préétablies ? Pourront-ils casser le mur invisible ?

Asuka est grand, beau, sportif donc viril donc macho, d’un machisme cool donc craquant, qui ne sait pas tenir un torchon, dompter un balai ou un aspirateur. C’est vrai que c’est compliqué. Mieux vaut une fille pour les affronter. C’est bien, une fille. Ça fait le ménage, la cuisine, sans se plaindre, parce que ça aime ça. Et puis ça fait la conversation, ça distrait. Et surtout, ça reste mignon en toutes circonstances.

Les filles et les garçons

Dans son livre Casseroles, amour et crises : ce que cuisiner veut dire,  (Ed. Armand Colin, 2005), le sociologue Kaufmann déroule, avec humour, l’histoire à l’envers, remonte aux temps de jadis, avec la fille confinée à l’intérieur du domicile, tournée vers la famille, incitée à s’exprimer et à exprimer ce qu’elle ressent, quand le garçon, lui, est orienté ailleurs, hors de la cellule familiale. C’est la fameuse dinette pour la fille, voiturette pour le garçon.

Peut-on pour autant parler de déterminisme social ? Y’a-t-il toujours reproduction sociale ? Le sociologue Bourdieu revenait souvent sur cette notion. Il est vrai qu’aujourd’hui encore, elle est bien palpable, à divers niveaux.

Dès la sphère familiale – le premier Etat – on retrouve des comportements différenciés entre filles et garçons. Les mères, qui devraient pourtant savoir comme les doubles journées sont harassantes, tendant à transmettre leur fardeau à leurs filles.

C’est, douce ironie, à l’école que ces différences se cristallisent. La reproduction sociale est là, dès la primaire, quand l’on apprend à lire à coup de « Maman fait la vaisselle » et « Papa lit le journal » ! Plus tard, l’on oriente les filles vers les études littéraires, ah, la parole, l’expression, parlez donc, demoiselles. Quand bien même elles pourraient aspirer à d’autres études, elles se briment, craignant la compétition des grandes écoles, et autres cursus où il faut combattre, s’imposer, là-bas, à l’extérieur.

© Aya Kanno / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

De l’otomen

Il y a eu le métrosexuel, l’übersexuel… et l’otomen, donc. Le monde a toujours aimé les concepts. Il faut savoir tout cataloguer. Les mots rassemblent autant qu’ils divisent. Prenez ce cher « otaku » : horreur abominable ou véritable passionné ? A chacun de faire son choix. Mais justement, le choix, « on » ne le fait plus, car « on » (le corps social) pense pour nous. Au bonheur des clichés.

Pourquoi Asuka ne pourrait-il pas afficher ses passions ? Est-ce si choquant, un homme qui cuisine et fait le ménage ? Pardon, il coud aussi. Ça n’était pas prévu. Si l’on reste dans l’optique déterministe, les comportements de l’homme, hérités de ses ancêtres sur mille générations, ne sauraient varier. Si l’homme est toujours celui qui sort de la structure familiale pour assurer la survie (travail, argent, nourrir la famille), comment pourrait-il investir le territoire dit féminin, en s’occupant des activités du foyer ? Permettre cela, c’est bouleverser l’équilibre social préétabli. Pour les amateurs de cette théorie, comme la mère d’Asuka (représentante du monde social), le changement, c’est flippant.

Ainsi, la femme est sein. Le sein incarne la femme elle-même dans son essence nourricière et corporelle.

Perrot Mich., 2000 p109, cité par JC. Kaufmann, p101, Casseroles, amour et crises – ce que cuisiner veut dire.

Même le corps de la femme fait partie des meubles ; il est au service du nourrisson, esclave de la casserole. Ce mur invisible, cette stricte division dans les tâches, est à la base du fonctionnement de nos sociétés. Consciemment ou non, nous portons ce terrible fardeau. Heureusement, les années faisant, les comportements changent. Un peu.

© Aya Kanno / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

Révolution otomen ?

Tout concourt au bonheur des dames ! Après le traumatisme de la seconde guerre mondiale, place à l’euphorie des 30 glorieuses. On construit, on invente, le petit électroménager envahit les foyers, révolutionne la vie des femmes. Elles ont plus de temps pour elles, pour travailler, étudier, grimper sur une mobylette, porter des collants et des mini jupes, revendiquer sur la place publique, sur les bancs de l’Assemblée nationale, des droits nouveaux.

Car tout est construction. La socialisation (appelée « civilisation des mœurs » pas Elias) est une construction sociale. L’on parle d’ailleurs de « processus » de socialisation/civilisation. Les mœurs changent, les normes et valeurs évoluent, ce qui nous semble banal aujourd’hui est le fruit de siècles d’apprentissages, de tâtonnements. C’est la révolution du quotidien.

Assiste t-on à pareille révolution, dans Otomen ? Une révolution douce et sucrée, avec Asuka comme porte-parole ?

Les histoires de famille

Au fond, quel est le problème d’Asuka ? Ne pas pouvoir montrer sa vraie personnalité. Pourquoi ? A cause de sa mère reste traumatisée par le départ de son conjoint. Ou plutôt, par la raison de ce départ. Il l’a quittée pour devenir une femme. C’est insupportable.

Hélas, Aya Kanno traite ce problème familial de façon très timide. L’histoire a le temps de tourner en rond, avant que, dans les derniers volumes, l’autrice n’expédie le trauma familial.

Le contraire n’aurait choqué personne. Le pantalon n’est plus, depuis longtemps, l’apanage des hommes. Mais la robe, elle, reste un item féminin. Il est révolu, le temps où les hommes se fardaient autant, sinon plus que les femmes. Les hommes de la Cour de Louis XIV se distinguaient par la richesse de leur toilette chatoyante. Le roi lui-même usait poudres, perruques et parures colorées. Le temps passe et le choix des possibles se restreint, pour les hommes. Le costume se fait sobre, et sombre. Ceux qui se buttent dans leurs couleurs sont clowns, ou déviants. Ils sortent de la norme.

La discrimination

Dans l’inconscient collectif, celui/celle qui sort de la norme est déviant. Monsieur Masamune est déviant, voire malade. Et pourquoi pas homosexuel ? Hélas, il n’y a pas si longtemps encore, l’homosexualité était considérée comme une maladie. Terrible discrimination, heureusement condamnée, aujourd’hui. Hélas, les préjugés continuent. Il n’y a aucun rapport entre la sexualité du père d’Asuka et le fait qu’il aime se maquiller et porter des robes. Aucun.

Ce qui dérange, au fond, c’est qu’il touche à l’identité de femme ou de d’homme, ou plutôt, à ce qu’on attribue comme étant féminin, ou masculin. Le problème de Madame Masamune est là : elle craint que son fils ne devienne gay en jouant à la poupée. Aujourd’hui encore, malheureusement, nombreux sont les parents à genrer les activités de leurs enfants. Pas de voitures pour les filles. Pas de poupées pour les garçons. Aux filles, les jeux d’intérieur. Aux garçons, les activités en plein air. Activités bien plus valorisées socialement. Les choses changent dans le bon sens, trop lentement, cependant.

Quand on se sépare de nos préjugés, on arrive enfin à regarder l’autre réellement. Et, comme Asuka vis-à-vis de son père, on est heureux et fier.

Le manga aurait gagné à être plus direct. Il manque l’audace de parler crument et de creuser le fond du problème.

© Aya Kanno / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

Otomen et les mille yeux

Chaque héros d’Otomen représente un regard, une vision du monde.

Madame Masamune est le diktat du On, l’autorité garante du respect des traditions. Tout changement est à proscrire, car non conforme à la norme. Madame Masamune est une société fermée.

Asuka est un papillon dans sa chrysalide. C’est un monde en devenir. Rongé par le doute, il craint de se révéler tel qu’il est. Il attend une main tendue, un regard bienveillant. Tônomine est dans le même cas. Mais, contrairement à Asuka, il masque ses craintes sous un voile d’orgueil et de colère.

Ryô est le monde de demain. Virile, calme, elle vit ne se soucie pas du regard des autres. C’est elle, le regard bienveillant. Dommage ! Il faut attendre le tome 13 pour la découvrir enfin. Ryô ne s’embarrasse pas des préjugés et qu’elle accepte l’autre comme qu’il est. Kurokawa est dans la même veine, en version extrême.

Tachibana aussi permet à Asuka de sortir de son enfermement. Mais s’il partage avec Ryô la force de caractère, il n’arrive pas encore à se défaire du jugement de la société. Shôjo mangaka, il cache qu’il est un homme, soi-disant, pour ne pas détruire les rêves des jeunes filles. Mais quels rêves font-elles, ces filles ? N’est-ce pas plutôt le corps social qui les oblige à rester dans une tradition faite de douceur et de fragilité ?

Ariake, c’est le monde en construction. Eternel insatisfait, il ne s’apprécie pas. Sa loufoquerie n’est qu’un leurre. Lui aussi cherche un regard bienveillant, un avenir dans lequel se projeter.

Vive moi !

Pour fêter la sortie d’Otomen, Delcourt lançait le test « quel otomen serait fait pour vous ? » Je suis tombée sur Asuka ! Depuis, son poster orne mon mur mikkiste.

Drôle, touchant, Otomen est un manga pansement frais et mignon. On s’attache vite aux personnages, et on avance, avec eux. Soyons nous-mêmes. Vivons nos rêves et nos passions. Soyons bienveillants avec nous. Nous le méritons bien.

© Aya Kanno / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

La fiche technique

Titre japonais : オトメン(乙男) [Otomen] | Titre français : Otomen

Auteure : KANNO Aya

Série finie en 18 tomes, en France et au Japon

Editeur japonais : Hakusensha, 2007 | Editeur français : Delcourt, 2008

Genre : comédie, romance, école, tranche de vie, bishi, shôjo

A lire dès 12 ans !

A toi d'jouer !

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